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JOKER

 

GENRE : Rire et chavirement

REALISATEUR : Todd Phillips

ANNEE : 2019

PAYS : USA/Canada

BUDGET 55 000 000 $

ACTEURS PRINCIPAUX : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Frances Conroy...

 

 

RESUME : Dans les années 1980, à Gotham City, Arthur Fleck, un comédien de stand-up raté est agressé alors qu'il erre dans les rues de la ville déguisé en clown. Méprisé de tous et bafoué, il bascule peu à peu dans la folie pour devenir le Joker, un dangereux tueur psychotique.

 

MON HUMBLE AVIS

Au moment où Martin Scorsese lance sa diatribe sur l’indigence d’un certain type de cinéma contemporain en stigmatisant les productions super-héroïques de Marvel, DC Comics nous pond un long-métrage d’anthologie sur l’origine du Joker, futur ennemi de Batman. Comble de l’ironie, le film de Todd Phillips rend hommage aux productions des années 70 en se réappropriant les effluves urbaines de Taxi driver et l’acidité de La valse des pantins pour engendrer un frère de sang magnifique dans sa monstruosité. S’il possède les contours du Comics, sa matrice s’apparente à la longue descente aux enfers d’un homme, mélangé à l’interprétation hors norme de Joaquin Phoenix. Et qu’importe si le dernier Scorsese ne sortira pas en salle mais uniquement sur Netflix, alors que Joker irradie sur les écrans de cinéma du monde entier.

Dès les premières images, le spectateur est projeté dans un Gotham City qui ressemble à s’y méprendre au New-York des années 70-80. Gros plan sur le visage émacié de Joaquin Phoenix dont le rire forcé est le symbole de son mal-être et de sa folie au quotidien. Là encore, le pari est gagné. En quelques secondes, l’interprète de Her crédibilise son personnage psychotique aux antipodes d’un surjeu potentiel qui aurait pu légitimement faire basculer le projet dans le ridicule. Le réalisateur trouve donc le ton juste à l’instar de l’univers dépeint, sombre et banal d’une ville en déliquescence. Lentement, la caméra suit les errances d’Arthur Fleck, quidam fauché et même malmené physiquement par ses congénères. Adossé à cette figure du clown triste et fatigué, Fleck vit de petits boulots mal payés dans le même appartement que Penny, sa mère malade (Frances Conroy) au milieu d’un environnement violent où les inégalités sociales se creusent. Cette toile de fond sera le théâtre de la chute d’un homme abandonné par le système, d’abord le chômage, avant la disparition des crédits affectés aux aides sociales sacrifiées sur l’autel d’un capitalisme qui ne dit pas son nom et symbolisé par le maire Thomas Wayne (Brett Cullen), le père du petit Bruce.

Si Fleck est un paria, il n’est que la face visible de l’iceberg. En son cœur, Gotham bat aux sons lourds d’un tocsin social qui forge inexorablement une révolte sans concession. Les laissés pour compte côtoient une élite privilégiée vivant dans sa tour d’ivoire et le film interroge la difficulté de cohabitation de ces deux mondes entre paranoïa et incompréhension. Comme si l’histoire ne cessait de se répéter, les soubresauts enflammés de la fin des années 60 jusqu’aux années 80 rejaillissent aujourd’hui avec fureur. En ce sens, Joker possède un côté sociétal très prégnant proche dans ses thématiques de V pour Vendetta. Ce contexte politique se double d’une vision très sarcastique des médias. Le talk-show de Murray Franklin, avec un Robert De Niro aux dents blanches et bien acérées, dispense ses saillies acides sur les petites gens, dont ce pauvre Fleck moqué en tentant de percer dans le stand-up (la séquence où Arthur rêve de participer à l’émission de Franklin avec sa mère complètement obnubilée devant l’écran). Le film tire alors à boulets rouges sur ce monde de paillettes en dehors de la réalité qui s’ingénie à présenter une société presque normale sans écouter les échos revanchards de la rue. Les références à La valse des pantins et Taxi driver sont donc palpables, et le personnage du Joker s’inscrit parfaitement dans ce contexte comme le futur libérateur et leader d’une révolution en marche.

A la vision du long-métrage, difficile d’imaginer quelqu’un d’autre que Joaquin Phoenix dans ce rôle taillé pour lui. Hallucinant de vérité, il tombe le masque et compose un personnage terrassé par une vie de souffrance. La communauté des hommes le rejette pour son infirmité physique et mentale, à l’image de cet acteur protée qui renaît de ses cendres à chacune de ses interprétations (on se souvient de son extraordinaire mise en abyme dans I'm still here où pendant 2 ans le frère de River, bedonnant et barbu, a fait croire à tout le monde sa volonté de devenir rappeur. Et de se faire ridiculiser sur les plateaux télés ou dans les centres commerciaux lors de concerts improvisés). Dans le cas du Joker, il perd 25 kilos et enfile le gant du clown rieur avec une facilité déconcertante à tel point que les deux entités semblent se confondre. Le film pourrait aussi bien raconter l’histoire d’un acteur au physique singulier marqué par les affres de la vie que celle d’un freak dont l’ascension vers le mal paraît inéluctable. Filmé régulièrement le dos nu, ses aspérités physiques sont le reflet de son trauma psychique. Ses contorsions osseuses en forme de danse incantatoire témoignent de son malaise, en écho à son passé douloureux enfoui au plus profond de sa mémoire, jusque dans les interstices de l’aliénation de sa propre mère. Quand ces réminiscences sortent de leur tombe, Fleck louvoie avec les méandres de sa fureur désormais aux commandes.

Joker marque également la fin d’un monde (et peut-être d’une forme de cinéma), une oraison funèbre dont la quintessence se cristallise dans la dernière bobine au même moment où le clown prend le pas sur l’homme de la rue. Cette dernière séquence émouvante et iconique accroche nos larmes et dépasse son statut de simple film de super-héros. Le long-métrage transcende son sujet grâce à l’interprétation titanesque d’un Phoenix qui porte le film sur ses épaules déformées, accompagné par les accords déchirants d’un violoncelle sobre et puissant. La musique de Hildur Guðnadóttir, déjà compositrice de la série Tchernobyl, est à ce titre exemplaire, tout comme la BO suivant la démarche dégingandée de Fleck sur les trottoirs et cet escalier particulièrement cinématographique de Gotham. Au-delà de la performance d’acteur, Todd Phillips (la trilogie Very bad trip, comme quoi…) est au diapason de l’entreprise. Sa caméra s’insinue dans la psyché des personnages avec précision, sans fioriture mais agrémenté d’une beauté plastique à la hauteur de la cruauté envers son héros, de ses interrogations sur son existence à un déchaînement de violence cathartique. Bref, on en ressort étourdi, ému avec la sensation d’avoir assisté à un grand moment de cinéma.

 

6/6

 

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Commentaires: 6
  • #1

    Princécranoir (samedi, 02 novembre 2019 12:30)

    Ton texte est PHENOMENAL !
    Je me suis laissé couler dans cette analyse qui fait la part belle au personnage et à son interprète avec qui il se confond. La référence à "I'm still here" fait sens, elle éclaire d'une manière évidente le traitement médiatique d'un personnage public, la frontière floue qui sépare le personnage de l'homme public, l'homme public de l'homme de la rue. C'est vertigineux, d'autant plus que, à l'instar de Vendetta, le Joker devient un masque contestataire.
    Je ne blâme pas Scorsese (ni Coppola qui a surenchéri) lorsqu'il flingue les Marvel movies. Je pense qu'un film comme Joker (et peut-être dans d'autres temps un "Logan") ne tombent pas sous le coup de cette sentence. Ils sont suffisamment atypiques, prenant leur énergie de ces films qui firent justement la gloire des Movie brats, âpres et cinglants.
    Une chose est sûre, Philips nous a bien eus.

  • #2

    Roggy (samedi, 02 novembre 2019 16:40)

    Et bien merci pour le compliment, même s'il est largement surévalué :). En tout cas, il retranscrit les émotions ressenties pendant la projection et bien après. Joaquin Phoenix est définitivement un personnage très particulier à l'image de "I'm still here" et de son rôle du Joker. Une très belle surprise à différents niveaux.

  • #3

    alice in oliver (dimanche, 10 novembre 2019 20:38)

    Tout comme toi, j'ai bcp apprécié ce drame intimiste qui a, en effet, une vraie résonance sociétale. A l'aune de ce que le Joker symbolise en termes de révolte, je me demande même pourquoi le réalisateur a choisi les années 1980 tant le film suinte notre société actuelle, elle aussi menacée par l'insubordination, le crime, l'isolement et la paupérisation massive

  • #4

    Roggy (mardi, 12 novembre 2019 18:58)

    J'imagine que c'est pour tenir compte de l'iconographie de Gotham et de la période proche des années 70/80. Au final, peu importe puisque le rapprochement des époques semble évident.

  • #5

    Moskau (dimanche, 05 janvier 2020 10:52)

    Un des meilleurs films de l'année 2019, malgré toutes les craintes suscitées par ce projet. J'espère que ce modèle consistant à prendre un personnage de comics et l'intégrer dans un film d'auteur ne deviendra pas la nouvelle formule à la mode. Il faut aussi une vision et de la passion.

  • #6

    Roggy (dimanche, 05 janvier 2020 13:22)

    Je ne sais pas ce que seront les autres films de super-héros mais on peut penser qu'ils iront plus vers le grand spectacle. Ce Joker est sans doute une exception comme pouvait l'être Logan. Et il est probable que la suite du clown soit bien différente.